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         Ma maison





(Photo Philippe Boussion)



        Je suis du bas, ma maison est une motte de terre. J'habite une géographie minuscule et pourtant mes racines sont universelles. Elles sont l'émancipation de mon histoire. Elles sont le clair du monde.
        Ma maison m'offre les premières pluies du printemps et les derniers soleils de l'automne. Les brumes d'hivers et les longues migrations qui trompettent vers le sud.
        Ma maison est un violon qui chante l'âme de tous mes disparus. C'est un gai soleil où l'amour des jours premiers garde toujours les larmes des aubépines aux croisées des chemins.
        Je suis abonné à la terre qu'habite ma solitude. La terre me donne le temps de l'amour et la voix du monde. La voix apeurée d'un temps de révoltes.
        Quand j'écoute la terre, elle me parle de la peur de sa sève. Peur des poisons et du fer. Peur du temps des hommes. Peur du haut. En la protégeant, je pleure sa détresse.


        Je suis du bas, ma maison est une feuille de sureau. J'habite une géographie d'herbes et de graines qui s'ouvrent aux enfances des étoiles. Les oiseaux qui se posent à la lumière de ma maison ne s'attardent jamais sur leurs craintes.
        Ma maison est un troupeau de rêves qui vient paître sous mon front. Derrière, un humble berger comme une plaine immense avec des abeilles au parfum de sauge. Obstinément amoureux des pluies pétillantes et des œufs qui fleurissent au fond de son cœur.
        Mon pays s'étend sous l'ombre bleue de quelques arbres touffus. J'ai ici le chant de ma famille et les amandes de leurs lendemains, le bleuet des yeux de mes enfants, la tendresse des regards amis et leurs rires tremblants comme l'eau des petits ruisseaux. Monde miniature sans cage, délicats chemins dans la lenteur du soleil. Lucarne riante sur tous ces beaux visages.
        Ici, sur cette motte de terre, sur ces sillons de silence, sur ce territoire étriqué, la vie s'adresse à l'amour.


        Je suis du bas, ma maison est un chant d'oiseau. Ici, l'air est toujours frais et le renard s'y roule au milieu des bourgeons. Ici, on écoute le pas des animaux et la sagesse des vieux chênes. Même les chouettes ne se pressent pas car il faut faire un avec tout. La lenteur est la présence de l'instant.
        Ma maison est un champs de fleurs qui laisse aux collines les traces de sa poésie. Elle est la colline, elle est le murmure des animaux, elle est l'odeur du bois dans les terriers, la peau de la pomme et l'eau qui coule des lèvres. Elle est le noir, elle est la couleur. Elle est le réel et le vide des choses. Elle est le savoir et l'enfoui sous la connaissance. Elle est la joie qui pénètre l'animal lorsqu'il crie aux premières respirations.


        Je ne peux plus dire, je laisse la groseille sourire aux joues bleues des myosotis. Je ne sais rien dire de plus hormis périr en ce fin miroir dedans le souffle de ces belles âmes.